Lettre à Juan

Publié le par Zaza

Consignes d'écriture : à partir d'une vieille photo, imaginez une lettre écrite par l'un des protagonistes de la photo à un autre également présent. Contexte : la photo vient d'être retrouvée, c'est elle qui motive l'envoi de la lettre.




New York, le 10 juin 2002



Mon cher Juan,


Tu auras peut-être reconnu mon écriture sur l’enveloppe, quoiqu’elle soit devenue hésitante. Tant d’années ont passé… J’ai longtemps voulu t’écrire, mais n’ai jamais su comment. Trop de tristesse, trop d’émotions peut-être. La peur de te faire souffrir. Et puis, hier, dans un tiroir de ma coiffeuse, j’ai retrouvé un recueil de Pablo Neruda et coincée entre deux pages la photo que tu tiens maintenant entre les mains. Notre partition tire à sa fin ; je crois qu’il est temps qu’on se reparle.

Te rappelles-tu cet après-midi d’octobre 1957 ? Ce cabaret de Buenos Aires encore rutilant ? C’était notre dernière répétition. Le soir-même nous dansions pour l’inauguration. Tu te souviens ? 1, 2, 3, nos chaussures qui claquaient sur le sol. Il n’y avait de musique que celle de nos pas cadencés. Pour atteindre l’âme du tango, nous aimions parfois répéter en silence, le ryhtme entêtant en tête. J’avais le dos bien musclé et un port de tête impérial, ne trouves-tu pas ? Je me souviens de la tendre pression de ta main sur mon dos nu ; il y a des sensations qu’on n’oublie pas. A voir ma robe qui baille et soupire, je sens encore nos mouvements précis, millimétrés. 1, 2, 3, nous venons de tourner. Sur ma peau, je sens la chaleur des projecteurs.

Regarde bien nos bras tendus vers l’avant, nos regards plongés vers cet objectif invisible. Parfois le tango a cet air… autoritaire. Nos bras ne forment-ils pas un fusil imaginaire ? Qui voulions-nous faire tomber sous le feu de la mitraille ? Ca y est, j’ai dérapé. Cher Juan, j’ai tant tressailli en revoyant cette photo. Toi aussi, tu le vois ? Sous mon chignon impeccable, j’ai l’œil qui pétille, un sourire se dessine. Et toi, toi tu es tout à ton air sombre. Ton sourcil est soucieux, ta moustache immobile et ta bouche solitaire. Ta peine m’effleure sous la surface de la photo. Je me souviens de notre osmose dans ce tango si souvent répété, la perfection de notre entente, l’harmonie. 1, 2, 3, à l’autre bout de la scène, nous avons dû nous tourner et avoir presque face à nous, livré à notre viseur celui dissimulé dans l’ombre dans le coin de la photo, notre chorégraphe… mon mari. L’automne 1957.

Juan, ce spectacle ensemble devait être le dernier. Fernando sentait que notre complicité devenait plus que celle de deux partenaires sur scène. Je ne pouvais le quitter, il m’avait tout appris. Tu te souviens que partout on l’appelait mon Pygmalion.


Aujourd’hui, je me dis que j’ai peut-être eu tort, que ma vraie voie était peut-être à tes côtés. Regarde encore mon sourire sur cette photo.
Fernando est mort il y a 5 ans, je ne danse plus, mes os me font souffrir. Il y a certaines notes que j’aimerais une nouvelle fois vivre avec toi. Veux-tu bien me revoir ?


Tendrement, Alicia

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article